Animals and armed conflicts: the cost of failing to plan

Les animaux victimes des conflits armés sont rarement pris en compte dans la gestion de crise internationale. Pourtant, les guerres provoquent l’abandon massif d’animaux domestiques, l’effondrement de la faune sauvage, des risques sanitaires liés aux zoonoses et des perturbations majeures des écosystèmes.

Cet article analyse les impacts documentés de conflits récents (Ukraine, Gaza, nord d’Israël, Tigré éthiopien, République Démocratique du Congo) et explique pourquoi  intégrer les animaux dans la planification des crises est un enjeu stratégique pour la santé publique, la sécurité alimentaire et la résilience des sociétés.

Points clés de l’article

  • Les animaux sont des victimes directes des conflits armés, mais restent absents des plans humanitaires.
  • Les guerres provoquent abandon massif d’animaux domestiques et effondrement de la faune sauvage.
  • L’augmentation des populations animales errantes peut favoriser zoonoses et crises sanitaires.
  • Les animaux jouent un rôle majeur dans la résilience psychologique et économique des populations humaines.
  • Intégrer la protection animale dans la planification de gestion de crise est une nécessité stratégique.
un immeuble a été éventré par un bombardement lors d'un conflit armé

Contexte

La guerre ne tue pas que des êtres humains. Et pourtant personne ne le planifie.

Chaque conflit armé laisse, dans son sillage, un bilan humain que le monde s’efforce de documenter, de chiffrer, de réparer. Mais il existe un autre bilan absent des rapports officiels, ignoré des plans d’urgence et oublié des budgets humanitaires : celui des millions d’animaux domestiques, d’élevage et sauvages qui, eux aussi, paient le prix de ces tragédies.

Ce silence révèle une lacune structurelle profonde dans notre façon de penser la gestion des crises et la place des animaux : nous continuons de planifier des réponses humanitaires essentiellement centrées sur l’humain, comme si le sort des animaux n’avait ni conséquences sanitaires, ni répercussions sur la sécurité alimentaire, ni impact sur la résilience des populations et des écosystèmes. Comme si les familles ne vivaient pas le déchirement de devoir choisir entre fuir et abandonner leurs animaux ou rester.

Près de trente ans de terrain en Afrique et en Europe, dans des zones de braconnage, de catastrophes ‘naturelles’ et de conflits, m’ont appris une chose fondamentale : ce que nous ne planifions pas avant la crise, nous le subissons pendant… et longtemps après. Les animaux n’échappent pas à cette règle. Et les êtres humains qui les ignorent non plus.

1. Impacts directs des conflits armés sur les animaux

Exemples historiques: guerre du Golfe, Afghanistan, Vietnam

Les chiffres sont rarement mis en avant, mais ils sont éloquents.

Lors de la guerre du Golfe en 1991, plus de 80 % du bétail koweïtien a péri (790 000 moutons, 12 500 vaches, 2 500 chevaux) et jusqu’à 230 000 animaux marins, oiseaux y compris, ont été tués par le déversement pétrolier délibéré dans le Golfe Persique. Durant les guerres en Afghanistan, plus de 75 000 animaux ont été victimes des mines (soit plus de la moitié du cheptel national). Au Vietnam, durant quarante ans après la fin des combats, les résidus explosifs de guerre ont tué au moins 40 000 animaux. Ce ne sont pas des dommages collatéraux anecdotiques. Ce sont des catastrophes économiques, écologiques et humanitaires en cascade, documentées et prévisibles.

Aujourd’hui, les conflits en Ukraine, au Proche-Orient et au Moyen-Orient reproduisent les mêmes dynamiques. Des animaux de compagnie, d’élevage et sauvages, captifs et libres, sont tués ou blessés par les bombardements.

Ainsi, dans la bande de Gaza, les établissements zoologiques luttent contre des pénuries extrêmes de nourriture, d’eau, d’électricité et de médicaments, rendant quasi impossible le maintien en vie des animaux détenus. Le zoo de Kiev, lui, a fonctionné sous 638 alertes aériennes en 2022, avec des animaux transférés en sous-sol pendant les raids, un personnel réduit par les mobilisations, certains soigneurs ayant rejoint la défense territoriale.

Destructions d’infrastructures et impacts écologiques: le barrage de Kakhovka

La destruction du barrage de Kakhovka en juin 2023 en Ukraine illustre de façon saisissante ce que signifie frapper une infrastructure critique dans un territoire riche en biodiversité. La rupture a provoqué :

  • le déversement de près de 18 milliards de tonnes d’eau (ce qui équivaut à immerger la ville de Paris sous 170 m d’eau, soit plus de la moitié de la hauteur de la Tour Eiffel)
  • la submersion de 80 villes et villages
  • la destruction de plus de 63 000 hectares de forêts
  • la mort, entre autres, de millions d’invertébrés et de poissons

Pour les experts ukrainiens eux-mêmes, cet impact sur la faune n’est comparable qu’à la catastrophe de Tchernobyl. Le Groupe de travail sur les conséquences écologiques de la guerre en Ukraine (UWEC) a, par ailleurs, documenté la destruction de 80 000 hectares de réserves naturelles supplémentaires.


Le saviez-vous ?

La destruction du barrage a entièrement submergé le zoo de Nova Kakhovka :
300 animaux y ont péri, noyés dans leurs enclos.

Dans la région d’Odessa, 150 tritons inscrits sur la Liste rouge de l’UICN ont été retrouvés morts le long des côtes de la mer Noire, incapables de survivre au passage brutal en eau salée.


Incendies et perturbations dans les réserves naturelles

Une étude publiée dans la revue Parks en novembre 2023 documente la réquisition de parcs naturels ukrainiens protégés, sans considération pour leur faune. Le Parc national de Méotide a ainsi servi de terrain d’entraînement militaire, y compris pour des tirs au milieu d’importantes colonies d’oiseaux. Dans plusieurs réserves, des fortifications et tranchées ont été établies, transformant des sanctuaires de biodiversité en infrastructures de guerre. De plus, les résidus de munitions, carburants et déchets militaires contamineront les sols sur des décennies, longtemps après la fin des combats, longtemps après la reconstruction des villes.

En Israël, selon la direction de la nature et des parcs (INPA), plus de 37 400 hectares de réserves, forêts et espaces naturels ont brûlé entre octobre 2023 et fin 2024 sous l’effet combiné des tirs transfrontaliers et des incendies au nord du pays. Les gardes forestiers ont recueilli des sangliers, des cerfs, des porcs-épics, des serpents et d’autres animaux brûlés ou blessés par des éclats d’obus. Les experts estiment que la régénération des forêts, des sols et des populations animales prendra des années, voire des décennies.

2. Animaux de travail et d’élevage: un capital vital effacé

Effondrement vétérinaire et résurgence des maladies

Dans de nombreuses régions du monde, les animaux d’élevage sont le cœur même de l’économie familiale. Vaches, chèvres, moutons, volailles, mais aussi chevaux, ânes, mules et chameaux fournissent lait, viande, œufs, traction, transport, fumier et revenus réguliers. Quand la guerre éclate, ce capital s’effondre.

Les animaux sont tués par les combats et les mines, laissés sans nourriture ni eau lorsque les éleveurs fuient ou sont réquisitionnés pour combattre, décimés par les maladies en raison de l’effondrement des services vétérinaires.

Une chèvre solitaire de couleur marron se tient debout au milieu de ruines

Lors de la guerre du Tigré en Éthiopie (2020-2022), les infrastructures vétérinaires ont subi un effondrement qualifié de « complet » : cliniques attaquées ou pillées, professionnels en fuite, pénurie totale de médicaments. Des troupeaux entiers, déjà affaiblis par la faim et le stress, ont été décimés par des maladies faute de soins. Les animaux laissés sans protection ont été attaqués par des prédateurs ou vendus comme ultime réserve de liquidités, privant les ménages de tout capital productif pour l’après-guerre.

En Ukraine comme en Syrie, les organisations de secours ont alerté sur un manque chronique d’antibiotiques, de vaccins et d’anesthésiques. Les zoos ukrainiens ont dû s’appuyer sur deux centres de coordination créés en urgence en Pologne pour recevoir médicaments et nourriture dès les premiers jours de l’invasion russe.

Lors d’un conflit armé, la chaine de cause à effet est implacable :

Effondrement vétérinairerésurgence de maladies parfois zoonotiquesperte de productivité du cheptelaggravation de l’insécurité alimentaire.

Conséquences économiques pour les familles rurales

Lors de la Première Guerre mondiale, environ 8 millions de chevaux, mules et ânes ont péri sur les champs de bataille européens. Ce que l’histoire a moins retenu, c’est que leur disparition a durablement fragilisé les économies rurales des régions impactées.

Dans les conflits contemporains, l’impact n’est guère différent. Pour de nombreuses familles rurales, la perte d’animaux d’élevage ou de travail représente bien plus qu’un dommage collatéral : c’est la disparition immédiate d’un capital productif et d’une source de revenus essentielle. Dans de nombreuses régions, le bétail constitue à la fois une réserve de valeur, un moyen de subsistance et un auxiliaire de production agricole. Sa destruction entraîne une chute brutale des revenus des ménages et compromet leur capacité à se nourrir ou à reconstruire leur activité après la crise.

Ignorer cette dimension animale dans la planification des crises revient donc aussi à fragiliser durablement la résilience économique des communautés.

3. Abandon des animaux en zones de conflit

Défis logistiques et réglementaires

Fuir une guerre avec un animal de compagnie n’est pas seulement un défi logistique. Dans le cadre réglementaire actuel, c’est souvent une impasse administrative qui conduit à un choix impossible : abandonner son animal ou rester en zone de conflit au péril de sa vie.

Les abris anti-bombardements, les centres d’hébergement d’urgence, les moyens de transport humanitaires (bus, trains, avions) ne sont presque jamais conçus pour accueillir les animaux. La réglementation reste floue ou inexistante sur ce point dans la plupart des pays.

En Ukraine, les exigences d’entrée avec un animal au sein de l’Union européenne (vaccination à jour, puce électronique, test sanguin antirabique) se sont révélées impossibles à satisfaire pour des familles en fuite. Les règles ont été assouplies, mais tardivement, de manière hétérogène et souvent sans coordination entre États membres. Dans ce vide opérationnel, plusieurs associations de protection animale ont assuré l’accueil et l’orientation aux frontières, souvent sans cadre, sans mandat et sans financement structuré.

Un chat roux fait face caméra et se trouve devant des ruines noires de bâtiments effondrés.

Le manque de dispositifs de prise en charge des animaux a été documenté : plus de 700 000 animaux de compagnie ont été abandonnés dans les rues, gares, appartements et villages évacués dès les premiers mois du conflit ukrainien. Des milliers de chiens et de chats ont été laissés dans des immeubles fermés, parfois avec un sac de nourriture posé à la hâte.

En Syrie, les évacuations forcées lors des sièges de villes comme Alep ont entraîné, elles aussi, des abandons massifs. Et l’histoire se répète : depuis le début du conflit en Iran et dans les pays voisins fin février 2026, de nombreux expatriés occidentaux quittent la région dans l’urgence, laissant derrière eux leurs animaux et mettant sous tension les rares refuges locaux.

Témoignages et chiffres des acteurs de protection animale locaux

L’ONG ukrainienne Animal Rescue Kharkiv (ARK) a réalisé 367 missions entre le début de l’invasion russe et l’automne 2023, sauvant 11 735 animaux (en majorité des chiens et chats). Quatre ans après le début de la guerre, ARK revendique plus de 30 000 animaux secourus, deux millions de kilomètres parcourus. Seuls 25 à 30 % d’entre eux ont pu être réunis avec leurs gardiens. Les autres étaient des abandons définitifs. Ce chiffre donne la mesure réelle de l’ampleur du phénomène et de ce qu’une planification préalable aurait pu éviter.

À Gaza, Sulala Animal Rescue est la seule association locale opérationnelle. Elle abrite environ 70 chiens et 50 chats, dont la plupart ont perdu leurs familles lors de bombardements ou de déplacements forcés. Dans les phases les plus critiques, le personnel a dû partager sa propre nourriture avec les animaux. Les bénévoles décrivent des animaux souffrant de cachexie, d’anémie sévère, d’infections respiratoires et gastro-intestinales, conséquences directes d’une malnutrition prolongée dans un environnement saturé de débris et de déchets.

4. Quand la survie devient extrême : animaux et cadavres humains

Il est des réalités que les rapports institutionnels peinent à nommer clairement. Je le ferai ici, parce que les taire serait minimiser ce que l’absence de gestion de crise animale produit concrètement dans les zones de guerre.

Animaux contraints de se nourrir de cadavres humains

Le chef des services d’urgence du nord de Gaza a rapporté à CNN que ses équipes recevaient des corps portant des signes de charognage par des animaux : « Des chiens errants affamés mangent ces corps dans la rue… cela rend l’identification des victimes difficile. » Un père de quatre enfants a confié ne pas pouvoir oublier « la scène du chien qui portait la main d’une personne entre ses crocs en courant ».

Des chiens et des chats ont également été signalés en train de déterrer des corps dans les cimetières. A Khan Younis, des habitants décrivent des animaux devenus « plus sauvages et plus grands », ayant développé une dépendance aux cadavres faute de toute autre source alimentaire. Ce phénomène a été confirmé par le responsable du bureau de coordination de l’OCHA, qui a relaté lors d’une visite à Gaza : « L’une des premières choses choquantes que j’ai vues en entrant était des chiens fouillant les décombres. J’ai demandé à mon collègue pourquoi les chiens étaient si gras. Il m’a répondu : parce que les chiens cherchent des cadavres. »

En Ukraine également, des milliers de chiens abandonnés ont été contraints de se nourrir des restes de soldats tués sur le front.

Ce comportement est bien documenté dans la littérature forensique : les chiens et autres charognards opportunistes adoptent ces stratégies de survie lorsqu’ils sont privés de toute autre source alimentaire, ce qui est exactement la situation que crée l’absence d’anticipation de la question animale en zones de conflit.

Cercle vicieux et risques sanitaires associés

Ce que révèle ce phénomène, c’est un cercle vicieux entièrement prévisible, et évitable : l’absence de prise en charge des animaux abandonnés génère des meutes errantes affamées, qui s’attaquent aux corps non récupérés. Cela aggrave la détresse psychologique des survivants, complique les opérations médico-légales en ralentissant ou en empêchant l’identification des victimes, et expose les populations à des risques sanitaires majeurs. Il ne s’agit pas d’un ‘problème animal’ périphérique. C’est une faille humanitaire systémique, aux conséquences directes pour les populations humaines.

5. La bombe à retardement sanitaire: conflits armés et zoonoses

Le triangle fatal: abandon, errance, épidémies

La négligence de la gestion animale en zones de conflit sème les conditions de crises sanitaires futures. La rage, transmise par les chiens dans 99 % des cas de contamination humaine, tue encore environ 59 000 personnes par an dans le monde et reste mortelle dans pratiquement 100 % des cas une fois les symptômes déclarés. Les conflits armés créent les conditions propices à son expansion : effondrement des programmes de vaccination, abandon massif d’animaux, disparition des services de prise en charge des populations canines.

À Gaza, les vétérinaires décrivent des chiens et des chats dans un état de santé critique. Les campagnes de vaccination antirabique sont à l’arrêt, laissant les animaux sans protection dans un contexte où les risques sanitaires augmentent chaque jour.

En Ukraine, les campagnes de vaccination ont également été perturbées. La loi martiale instaurée en 2022 a restreint la livraison de vaccins antirabiques destinés à la faune sauvage. Combinée à l’augmentation de certaines populations animales dans plusieurs régions, cette interruption a conduit à une épidémie de rage en 2023, avec un nombre de cas multiplié par deux ou trois chez les animaux. Face à l’ampleur du phénomène, le service national ukrainien de la sécurité alimentaire et de la protection des consommateurs a dû reprendre la vaccination de la faune sauvage la même année.

Dans les deux contextes, les refuges improvisés et les zones proches des lignes de front voient coexister animaux errants, dépouilles de bétail et faune sauvage, tandis que la surveillance sanitaire reste limitée par l’insécurité. Les experts en santé publique alertent : ces interactions accrues entre animaux errants, faune sauvage et populations humaines vivant dans des conditions d’hygiène dégradée créent un terrain propice à l’émergence ou à la résurgence de zoonoses telles que la rage, la leptospirose, la leishmaniose ou diverses parasitoses telles que la parvovirose.

Le rôle de la logique One Health

La logique One Health qui reconnaît l’interdépendance entre santé humaine, santé animale et santé environnementale, n’est pas un concept théorique. Elle se vérifie dans les faits, parfois de manière spectaculaire.

En Inde, l’usage d’un anti-inflammatoire vétérinaire a provoqué l’effondrement des populations de vautours qui jouaient un rôle essentiel de charognards naturels. Leur disparition a laissé place à une explosion des populations de chiens errants et de rats, beaucoup moins efficaces pour éliminer les carcasses et porteurs de nombreuses maladies. La suppression d’un seul régulateur écologique a ainsi déclenché une chaîne de conséquences sanitaires qui se fait encore sentir des décennies plus tard.

Dans les zones de conflit, ces effets en cascade sont amplifiés : tous les régulateurs – humains, animaux domestiques, faune sauvage – sont simultanément perturbés. Les équilibres écologiques se rompent, les animaux errants se multiplient, les carcasses s’accumulent, et les risques de transmission de maladies augmentent.

Ces crises sanitaires liées aux zoonoses sont prévisibles et évitables. L’ OMSA a établi des lignes directrices précises pour la gestion des populations canines errantes, un levier essentiel de prévention. Mais celles-ci ne sont pas intégrées dans les plans de réponse humanitaire. C’est une lacune que les institutions devraient combler.

6. Animaux marins: les victimes invisibles des conflits armés

La guerre acoustique et la mort silencieuse des cétacés

En mer Noire, depuis le début du conflit ukrainien, des milliers de cétacés ont été retrouvés échoués sur les côtes ukrainiennes, roumaines, bulgares et turques. Des biologistes attribuent cette hausse aux explosions sous-marines, aux sonars militaires et au trafic naval intensifié, causant désorientation, lésions auditives et mortalité accrue chez des animaux dont toute la biologie (navigation, communication, alimentation) repose sur l’écholocalisation. Les mines marines dispersées dans les eaux ukrainiennes constituent une menace supplémentaire, couplée à la pollution et à la perturbation des chaines alimentaires marines.

La guerre du Golfe de 1991 reste la référence historique la plus documentée : le déversement pétrolier délibéré dans le Golfe Persique a provoqué la mort de près de 230 000 animaux marins, dévastant les écosystèmes côtiers pour des décennies. Plus de trente ans plus tard, aucun mécanisme international de protection spécifique des écosystèmes marins en temps de conflit n’a été mis en place.

Pollution et déversements dans la mer Méditerranée

Le rapport du PNUE de juin 2024, réalisé à la demande de la Palestine, documente un déversement quotidien de 60 000 à 100 000 mètres cubes d’eaux usées non traitées dans la Méditerranée. La zone humide côtière de Wadi Gaza, l’une des plus importantes du bassin méditerranéen oriental, a été détruite à plus de 25 %, avec des dommages environnementaux estimés à 411 millions de dollars US. Le second rapport du PNUE, publié fin 2024, constate une aggravation de 57 % de la quantité de débris, représentant désormais vingt fois l’ensemble des débris produits par tous les conflits à Gaza depuis 2008.

Dans cet écosystème fermé qu’est la Méditerranée, chaque déversement se répercute sur des milliers d’espèces marines, dont beaucoup ne seront jamais comptabilisées. Les conflits armés y laissent une empreinte durable et silencieuse.

7. Oiseaux migrateurs: des routes millénaires perturbées

Déviation des routes migratoires

Une étude publiée en 2024 constitue la première démonstration quantitative des effets d’un conflit armé (celui de l’Ukraine) sur la migration d’une espèce en déclin constant. Suivis par GPS depuis 2017, les aigles criards (Clanga clanga) ont dévié leurs routes migratoires depuis l’invasion russe de 2022, allongeant leur trajet de 80 à 250 kilomètres, avec 50 à 55 heures de vol supplémentaires. Avant la guerre, 90 % d’entre eux faisaient escale en Ukraine. En 2022, ils n’étaient plus que 30 %.

Ces détours énergivores affectent leur condition physique à l’arrivée sur les sites de reproduction et compromettent le succès reproducteur de populations déjà fragilisées.

Plusieurs grues cendrées vol les unes derrière les autres alignées devant un ciel nuageux

Le Proche-Orient est l’une des régions les plus importantes au monde pour la migration aviaire : deux fois par an, plus de 500 millions d’oiseaux y transitent, reliant l’Europe et l’Asie à l’Afrique.


Le saviez-vous ?

Dans la vallée de la Houla, sanctuaire majeur pour les oiseaux migrateurs au nord d’Israël, environ 70 % des grues cendrées ont quitté la zone, vraisemblablement sous l’effet du bruit constant des roquettes et des bombardements


8. Braconnage et exploitation de la faune en temps de guerre

Les conflits armés ne détruisent pas seulement les habitats et les animaux. Ils démantèlent les structures de gouvernance environnementale qui permettaient de les protéger, ouvrant la voie à une exploitation accélérée et parfois irréversible de la faune sauvage.

En Afrique subsaharienne, le braconnage des éléphants pour l’ivoire a financé des groupes armés dans plusieurs conflits, contribuant à des effondrements durables des populations. La prolifération des armes légères rend la chasse plus efficace et plus meurtrière. Par ailleurs, la consommation de viande de brousse, une stratégie de survie en temps de guerre, peut se poursuivre après la guerre, transformant un comportement d’urgence en pratique installée.

Au Mozambique, les guerres civiles ont provoqué l’effondrement de plusieurs espèces de grands herbivores, dont certaines ne se sont jamais pleinement rétablies. Des études de suivi post-conflit montrent des communautés animales profondément transformées, certaines espèces ayant disparu localement de façon définitive.

En République Démocratique du Congo, le Parc National des Virunga, le plus vieux parc d’Afrique et refuge majeur des gorilles des montagnes, est partiellement occupé par les rebelles du M23. En temps de guerre, les zones densément minées perturbent durablement les mouvements de la faune, rendant certains territoires inhabitables pour des décennies. Les dommages aux habitats, combinés aux effets du changement climatique, accroissent le risque d’extinction locale pour des espèces déjà fragiles, un risque documenté mais rarement intégré dans les calculs des planificateurs de conflits.

9. Traumatismes psychologiques et comportementaux chez les animaux

Les impacts psychologiques et comportementaux sur les animaux en zones de conflit constituent l’un des domaines les plus sous-étudiés, et pourtant l’un des plus révélateurs de l’ampleur des dommages infligés. L’abandon ne génère pas seulement de la détresse immédiate. Il produit des effets durables, documentés jusqu’au niveau biologique.

En Ukraine, vétérinaires et comportementalistes ont décrit des chiens devenus plus agressifs, anxieux et hyper vigilants après des bombardements répétés, avec pertes d’appétit et comportements de fuite. Les chats présentent des comportements de cachette prolongée, d’automutilation ou de troubles de l’élimination après des semaines passées dans des abris. Ces symptômes correspondent à ce que la littérature vétérinaire désigne comme un stress post-traumatique, même si les protocoles cliniques standardisés pour le diagnostiquer formellement restent à développer.


Le saviez-vous ?

Une étude publiée en 2026 apporte une démonstration plus profonde encore.
Portant sur 763 chiens suivis dans 9 régions ukrainiennes de mars 2023 à janvier 2024,
elle révèle que les animaux vivant près du front présentent des indices de masse corporelle significativement inférieurs à ceux observés en zones calmes. La mortalité massive des individus vulnérables (âgés, malades, solitaires) traduit un stress physiologique d’une intensité suffisante pour modifier la structure génétique des populations en l’espace de quelques années.


Dans les zoos, les animaux montrent des stéréotypies pendant les alertes aériennes: marche répétitive, griffage compulsif, refus de s’alimenter. En Syrie, des intervenants ont observé des grands félins et des primates traumatisés refusant parfois de sortir de leurs enclos ou de s’alimenter après des semaines de combats proches. Ces effets peuvent persister longtemps après la fin des hostilités, les animaux réagissant de façon disproportionnée aux bruits forts et aux changements de routine.

Cette réalité constitue un argument supplémentaire en faveur d’une intégration formelle de la dimension animale dans les protocoles humanitaires de gestion de crise: les coûts à long terme psychologiques, comportementaux, génétiques, d’une population animale traumatisée sont bien réels, et bien plus difficiles à traiter que les blessures physiques immédiates.

10. Le lien homme-animal : un facteur de résilience ignoré

Protection animale et soutien psychologique

Il serait incomplet d’aborder la question animale en temps de conflit armé uniquement sous l’angle des dommages. Les recherches en psychologie de crise le confirment : le lien homme-animal est un facteur de résilience documenté que les planificateurs sous-estiment systématiquement.

un chien beige a posé sa tête et sa patte antérieure gauche sur lune main qui lui est tendue

Aider les animaux en détresse, c’est aussi aider les êtres humains. Des études en psychologie du traumatisme démontrent que la présence d’un animal de compagnie réduit significativement les symptômes d’anxiété et de stress post-traumatique chez les personnes déplacées ou réfugiées. À l’inverse, la séparation forcée d’un animal constitue un traumatisme additionnel qui aggrave les tableaux cliniques de détresse psychologique des victimes de conflits.

Intégrer les animaux dans la réponse humanitaire renforce la confiance, la coopération et la capacité de reconstruction. Ce n’est pas de la sensiblerie. C’est de l’efficacité opérationnelle.

11. La protection animale en temps de guerre: un vide juridique

Ce que le droit international ne dit pas

Il n’existe aujourd’hui aucun instrument juridique international spécifiquement dédié à la protection des animaux en temps de conflit armé. Les articles 35(3) et 55(1) du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève de 1949 interdisent les dommages environnementaux étendus, graves et durables, mais ces protections visent les conséquences pour les populations humaines, non les animaux ou les écosystèmes comme sujets de droit à part entière. Les termes « étendus, durables et graves » demeurent si peu définis qu’ils restent quasi inapplicables sur le terrain, comme l’a conclu la conférence thématique du CICR en novembre 2024.

Ce que le droit européen encadre et ce qu’il oublie

Au niveau européen, la réglementation encadre déjà les mouvements transfrontaliers d’animaux de compagnie, la protection animale en transport et en élevage, et la gestion des zoonoses. Plusieurs pays européens comme la France ont, en outre, reconnu les animaux comme êtres sensibles dans leur droit civil, ce qui pourrait servir de base à une meilleure prise en compte dans les plans de sécurité civile et de défense.

Mais ces textes ne sont pas pensés pour des situations de conflits armés sur le territoire européen lui-même. Les plans ORSEC, les plans de continuité d’activité, les stratégies nationales de sécurité ne prévoient que marginalement l’évacuation des animaux, la continuité des soins vétérinaires, ou la gestion des refuges et zoos en cas de guerre. Il n’existe pas de coordination interministérielle structurée entre les ministères de l’Intérieur, de l’Agriculture, de l’Ecologie et de la Santé sur ces questions.

L’écocide : une fenêtre d’opportunité

En juin 2021, un panel d’experts mandatés par la Fondation Stop Écocide a formulé une définition juridique internationale proposant d’inscrire l’écocide comme cinquième crime au Statut de Rome (le traité de création de la Cour pénale internationaleCPI). En janvier 2023, l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe a voté à l’unanimité la résolution 2477, appelant les 46 États membres à le codifier dans leurs législations nationales. En février 2024, le Bureau du Procureur de la CPI a ouvert une consultation publique sur les crimes environnementaux. La dynamique est réelle. Elle doit être saisie. De nombreuses analyses internationales montrent, par ailleurs, que les pays les plus vulnérables au changement climatique sont aussi parmi les plus exposés aux conflits armés : protection de la biodiversité et stabilité internationale sont des enjeux structurellement imbriqués.

12. La France, l’Europe sont-elles prêtes ?

Guerre en Ukraine : les enseignements

La guerre en Ukraine a servi de révélateur. Des dizaines de milliers de réfugiés sont arrivés dans l’Union européenne avec leurs animaux, et les autorités ont dû adapter en urgence certaines règles (vaccination antirabique, quarantaines, formalités) pour éviter de séparer familles et animaux. Cela montre qu’un système peut être flexible. Cela montre surtout que la préparation était insuffisante.

Une gestion de crise inclusive

La question qui s’impose désormais est celle-ci : sommes-nous préparés à protéger les animaux si un conflit armé éclatait sur notre propre territoire ? Dans l’état actuel des plans de préparation nationaux européens, la réponse honnête est ‘non’ car cela implique au minimum ce qui suit :

intégrer les animaux de compagnie dans les plans d’évacuation et les dispositifs d’hébergement d’urgence (abris pet-friendly, transports collectifs adaptés, communication aux habitants)
garantir une continuité minimale des services vétérinaires essentiels (vaccinations, prise en charge des animaux blessés, gestion des foyers de maladies, protocoles antirabiques)
préparer les élevages avec des plans de contingence pour l’alimentation, l’abreuvement, l’évacuation partielle des troupeaux et la prévention des abattages non contrôlés
prévoir la protection des parcs zoologiques, refuges, sanctuaires et centres de soins pour la faune sauvage, avec des protocoles d’urgence validés en amont
établir des protocoles de gestion des animaux errants et des dépouilles pour limiter les risques sanitaires et les scènes qui ont été documentées à Gaza et en Ukraine
former les équipes de protection civile, de secours et de gestion de crise à la dimension animale
La littérature scientifique est formelle sur ce point : les conflits armés sont encore « l’une des activités humaines les moins étudiées » en matière d’impact sur les animaux. Les données manquent. Les plans manquent. La formation manque. Et ce déficit ralentit l’intégration des animaux dans les politiques de prévention, de préparation, de réponse aux crises et de reconstruction post-crise, à un moment où cette intégration n’est plus une option mais une nécessité stratégique.

13. Sept actions prioritaires pour intégrer les animaux dans la gestion de crise

Inscrire la protection animale dans les mandats humanitaires
Etablir des protocoles transfrontaliers harmonisés pour les animaux
Financer le monitoring environnemental en zones de conflit
Intégrer le cadre Onte Health dans la planification humanitaire
Accélérer la codification du crime d’écocide
Exiger des plans d’urgence pour les animaux captifs dans les zones à risque
Inscrire la restauration des écosystèmes dans les plans de reconstruction post-conflit

Conclusion : Anticiper, c’est déjà protéger

Les conflits en Ukraine, au Proche et au Moyen-Orient et dans d’autres régions du monde ne sont pas des événements isolés. Ils s’inscrivent dans une tendance mondiale d’instabilités géopolitiques croissantes, dont les conséquences environnementales s’accumulent et se superposent aux effets du changement climatique. Chaque guerre détruit en quelques semaines ce que des décennies de conservation ont patiemment construit. Et elle laisse derrière elle, au-delà des pertes humaines et des ruines, une nature blessée, des animaux abandonnés, des écosystèmes empoisonnés dont la restauration prendra des générations.

La faune terrestre, marine et aérienne n’a pas de représentants dans les salles de gestion de crise. Elle n’est pas dans les budgets des ministères de la Défense ni à l’agendas des sommets humanitaires. C’est précisément pour cette raison que les décideurs qui ont accès à ces espaces portent une responsabilité particulière. Non par sentimentalisme. Par lucidité stratégique.

La protection animale dans les crises humanitaires et les conflits armés reste aujourd’hui l’un des angles morts de la gestion de crise internationale.

Ce que près de trente ans de terrain m’ont appris, et que chaque conflit récent confirme : la protection des animaux dans les contextes de crise ne s’improvise pas. Elle se planifie. Et ce qui n’est pas planifié avant la crise devient une catastrophe dans la catastrophe.

Prêt à intégrer la protection animale dans vos dispositifs de gestion de crise?

Chez Planimalia consulting, nous accompagnons les collectivités, les associations humanitaires, les associations de protection animale et les « pet-parents » dans cette démarche essentielle :

Audits de vulnérabilité animale
Elaboration de protocoles d’urgence
Formation d’équipes et de décideurs
Accompagnement stratégique et opérationnel

Pour un premier échange sans engagement sur votre projet de résilience territoriale ou individuelle incluant la dimension animale.


Certaines questions reviennent souvent lorsque l’on aborde la place des animaux dans les conflits armés. Voici quelques éléments de réponse.

Les guerres affectent-elles réellement les animaux ?
Oui. Les conflits armés provoquent l’abandon d’animaux domestiques, la destruction d’habitats naturels, et l’effondrement des systèmes de protection de la faune.

Quels risques sanitaires sont liés aux animaux abandonnés en temps de guerre ?
Les conflits peuvent favoriser la propagation de zoonoses comme la rage en raison de la prolifération de populations animales errantes et de l’effondrement des services vétérinaires.

Pourquoi les animaux sont-ils rarement pris en compte dans les plans de gestion de crise?
Les dispositifs humanitaires sont historiquement centrés sur les populations humaines. La dimension animale n’est intégrée ni dans les mandats des agences internationales ni dans les plans de préparation des États.

Comment mieux protéger les animaux dans les conflits armés ?
Cela passe par la planification de protocoles d’évacuation, l’harmonisation des règles transfrontalières pour les animaux de compagnie et l’intégration du cadre One Health dans la gestion des crises.


Retour en haut